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La diabolisation actuelle du réseau internet Mumsnet n’est que la plus récente incarnation de la chasse aux sorcières.

mardi 29 mai 2018, par clas

"PRÉSENTATION DE CET ENJEU : Mumsnet est un grand réseau internet reliant des parents – et surtout des mères – au Royaume-Uni. Certaines d’entre elles ont manifesté de l’inquiétude face aux démarches du lobby transgenriste dont les présentations dans les écoles et même les classes maternelles incitent de plus en plus d’enfants à douter de leur identité sexuelle. (Lire à ce sujet les sites web https://4thwavenow.com/, https://gendertrender.wordpress.com/ et le livre Transgender Children and Young People : Born in Your Own Body (recension : https://tradfem.wordpress.com/2018/05/11/ceci-est-une-experience/ et extraits : https://tradfem.wordpress.com/2017/12/10/les-enfants-et-les-jeunes-face-a-lideologie-transgenriste/). Le lobby trans a réagi en exigeant le droit de censurer ces propos de mères, qualifiés de « transphobes », en créant un site Twitter intitulé « MumsnetTranphobia », et en harcelant les annonceurs de Mumsnet pour qu’ils en retirent leurs annonces."
Une chroniqueuse britannique, Glosswitch, rappelle le contexte historique de pareils projets de bâillonner les femmes. (TRADFEM)

Naturellement, cela en inquiète certains de penser à ce qu’un groupe de mères pourrait réellement exiger.

Par Glosswitch, The New Statesman

« Le retrait délibéré des femmes à l’écart des hommes a presque toujours été perçu comme un acte potentiellement dangereux, ou hostile, comme une conspiration, une subversion, quelque chose de ridicule et inutile, » écrivait Adrienne Rich dans Naître d’une femme (1980), une exploration novatrice de la politique de la maternité. Qu’il s’agisse des fileuses qui comméraient en cercle ou des vieilles épouses transmettant un savoir à leurs cadettes au sujet de la contraception et de l’avortement, les femmes réunies en l’absence d’hommes sont depuis longtemps vues avec suspicion. Que pourraient-elles se dire ? Que pourraient-elles comploter ? Et comment, surtout, pouvait-on les contrôler ?

C’est un problème qui n’a jamais disparu, même si le contexte a changé. L’anxiété suscitée par la parole des femmes – qui a entraîné de violents mouvements de ressac, comme les procès faits aux sorcières et les brides imposées aux « mégères » – a surgi à une époque où, pour citer l’écrivaine Marina Warner, « les femmes dominaient les réseaux de l’information et du pouvoir ; c’étaient le quartier, le village, le puits, le lavoir, les boutiques, les étals, la rue qui étaient leur arène d’influence, et pas seulement le logis. »

On pourrait dire que les choses sont différentes en 2018. L’évolution des modalités du travail et une plus grande séparation des espaces publics et privés ont conduit à une fragmentation des communautés domestiques dirigées par les femmes. Comme le dit la protagoniste d’un roman d’Elisa Albert de 2015, After Birth :

Il y a deux cents ans – il y a même cent ans – une enfant se voyait entourée d’autres femmes : sa grand-mère, sa mère, ses sœurs, ses cousines, ses belles-sœurs, sa belle-mère. […] Elles t’aidaient, te tenaient compagnie, t’apprenaient les choses. Ensuite, tu faisais la même chose. […] Aujourd’hui, tu gagnes peut-être ta vie, tu apprends peut-être à te connaître selon tes propres valeurs. […] Mais voici que, tranchée sans ménagement par le milieu, on te remet un nouveau-né et on te renvoie à domicile dans ton petit réservoir d’isolement : vas-y et ne te mêle pas d’afficher trop de photos. Tu ne veux pas être une de « ces mères-là »…

Elle a raison. Bien que le travail de gestation, d’accouchement et de maternage ait peu changé, les liens de solidarité qui le soutenaient – tout en terrifiant les hommes – se sont désintégrés. Cependant… il y a toujours Mumsnet.

J’adore Mumsnet (même si les utilisatrices de Mumsnet ne m’ont pas toujours aimée). Que vous en compreniez ou non la pertinence politique, la simple existence de ce réseau, en tant qu’avatar moderne du cercle de fileuses/sorcières, nous rappelle à la fois la résistance des femmes à la marginalisation et la peur que cette résistance provoquait dans leur entourage.

Comme auparavant vis-à-vis des commères et des vieilles filles, les propos tenus aujourd’hui envers les mamans de Mumsnet sont un indicateur de la façon dont toutes les mères – et par extension toutes les femmes – restent perçues. Je ne veux pas suggérer par là que toutes les femmes sont des mamans Mumsnet, mais rappeler que les réactions envers ces femmes sont un jalon de ce qui est alloué à l’ensemble d’entre nous.

Vous ne souhaitez peut-être pas dire ou faire les mêmes choses que les femmes de Mumsnet. Mais le fait est que vous n’y arriveriez pas sans être réprimandée ou sans essuyer une kyrielle de fausses représentations, de propos réducteurs et de calomnies. Cela nous en apprend beaucoup sur le statut actuel de la parole féminine, et sur la façon dont la crédibilité d’une femme est minée non pas par ce qu’elle dit, mais par le contexte de son discours s’il est tenu au sein de cercles où les femmes prédominent.

J’ai commencé à bloguer en 2012, coincée dans cette ornière embarrassante qu’est le fait d’être « désœuvrée chez soi avec des enfants en bas âge ». Peu de temps après, je me souviens avoir dit à mon père que j’avais écrit quelques textes pour Mumsnet et que j’allais en parler à une table ronde devant elles. Sa réponse a été : « Mais elles sont tellement “classe moyenne” ! » Mon père est avocat. Suggérait-il que nous n’étions pas, nous aussi, de la classe moyenne ? Je ne le crois pas, mais d’une façon ou d’une autre, je savais ce qu’il voulait dire.

Les mamans de Mumsnet étaient ultra-conventionnelles, avec leurs sacs à couches griffés, leurs nounous sous-payées et leur socialisme bobo, d’une manière différente de la nôtre (après tout, nous étions des gens du Nord !). Je savais que mon père n’avait jamais vraiment visité le site Mumsnet. Son jugement était celui des chroniques du Daily Mail, arbitre renommé des seins et des ruses de La Femme.

À l’époque, la maman Mumsnet était accusée de deux crimes principaux : être trop privilégiée (comme en témoignent les termes familiers « yummy mummy » et « Highgate mum ») et être follement obsédée par des questions insignifiantes (comme l’illustre le fil Twitter @Mumsnet_madness, où l’autoparodie rigolarde des utilisatrices de Mumsnet est constamment lue au premier degré et citée afin de les tourner en ridicule). C’est seulement au cours des deux dernières années que la maman Mumsnet a vu son statut passer de dinde à diabolique, en devenant « tweevil » aux yeux de ses critiques, un amalgame d’adjectifs péjoratifs visant à discréditer les paroles de femmes mûres).

Ces accusations hâtives sont-elles justifiées ? Alors que les mamans que j’ai croisées sur Mumsnet viennent d’une foule d’horizons différents, je dirais que les femmes blanches de classe moyenne comme moi y sont en effet surreprésentées, mais qu’elles sont aussi l’objet de fausses représentations, réduites à des caricatures misogynes. Comme si le fait même de prendre soin de son propre enfant (ou non, selon le cas) est reformulé comme l’expression d’un nombrilisme impardonnable. Quant à l’accent mis sur leurs intérêts qualifiés de banals, eh bien, cette critique ne tient simplement pas la route. Ce qu’elle reflète réellement est la pudibonderie et la stigmatisation qui entourent toujours l’idée que des femmes puissent être débonnaires et salaces – surtout celles qui sont âgées ou mères, c’est-à-dire les femmes qui ne sont plus considérées comme baisables.

« La commère vieillissante », écrit Marina Warner, « a été instituée comme l’allégorie symbolisant les transgressions indignes d’une épouse, la désobéissance, l’opinion personnelle, la colère, le franc-parler et un manque général de soumission face aux désirs et aux ordres masculins. » Si on ne peut plus aujourd’hui clouer une femme au pilori pour avoir osé divulguer au monde le rituel du bécher pénien, on peut au moins laisser entendre qu’elle est stupide, ou qu’elle ne comprend même pas ses propres blagues. Ah !, ces mamans Mumsnet au cerveau dévoré par leurs bébés, que n’iront-elles pas inventer d’autre ? (Ou peut-être ne pas « inventer » – elles n’ont sans doute accès qu’à des « intuitions » de nos jours…)

Comme le sait toute visiteuse régulière de leur fil « Am I Being Unreasonable ? » (Suis-je déraisonnable ?), le réseau Mumsnet excelle absolument dans la plaisanterie cinglante et subtile, maniée par des femmes qui ont atteint l’âge adulte lorsque le badinage et la misogynie « ironique » étaient la coqueluche des célibataires de sexe mâle. Il y a quelque chose de tout à fait jouissif à constater que des femmes – et même de simples mamans – s’avèrent bien plus douées dans cet art que les messieurs à la date de péremption dépassée qui s’en serviraient pour gâcher notre plaisir. Les acronymes bizarres dont s’amuse Mumsnet (DD1, DS3, DH, AIBU…) sont eux-mêmes une forme de provocation. Bien sûr qu’ils agacent les gens ! Imaginez des mamans qui se régalent de mots de code « secrets » (pas si secrets que ça et tout à fait drolatiques) pour commenter le caca et les haricots verts de la routine domestique ! Il est certain que le fait de découvrir que votre maman plaisante à propos de tous les tracas que vous lui occasionnez peut être pire que de découvrir que vos parents ont des relations sexuelles.

Mais, j’entends déjà votre question : qu’en est-il de la face cachée de Mumsnet, de son âme sombre ? S’il est vrai que des assemblées de femmes ont pu être décrites à tort comme maléfiques par le passé, n’est-ce pas particulièrement le fait de ce regroupement-ci ? C’est ce qu’a affirmé chaque nouvel inquisiteur gynocidaire depuis la nuit des temps.

Je sais pertinemment que Mumsnet ne se limite pas à des blagues sur le pénis et à des évaluations de boissons fruitées. Une grande partie des échanges – en fait, leur plus grande partie – est profondément politique. Les campagnes #webelieveyou (#OnVousCroit) et Let Toys Be Toys (Contre les jouets sexistes) ont d’abord pris racine dans les échanges Mumsnet. Le fait que plusieurs utilisatrices de ce réseau contestent les excès idéologiques contemporains de l’« identité de genre », en particulier le langage qui prétend « redéfinir » la biologie de la reproduction, ne devrait donc surprendre personne.

Bien qu’on ne puisse pas rendre compte des motivations de chaque internaute du réseau qui s’exprime sur ce sujet, ou défendre chaque approche employée, j’aimerais suggérer ici que, comme ailleurs, la maman de Mumsnet se heurte au préjugé répandu qu’elle est incapable de saisir les implications de ses propres mots. Ces mamans, estime-t-on, sont tout simplement trop limitées pour avoir lu Judith Butler ou Julia Serano. Quand quelqu’un qui est dans les couches jusqu’à la tête décide de remettre en question un concept décontextualisé de genre, sans égard pour ses dimensions sociales intersectionnelles, elle le fait certainement par pure méchanceté.

Et pourtant, qu’il y ait méchanceté ou non, si l’on ne tient pas compte de la peur historique et de la diabolisation des femmes qui discutent hors de toute surveillance masculine, il est franchement bizarre de voir des militants s’improviser contrôleurs des conversations de Mumsnet à propos de la relation entre sexe et genre. C’est à la fois déplacé et contraire à un travail réellement marquant de démantèlement des stéréotypes.

L’engagement politique des mères et des femmes âgées est important. Il est naturel que cela fasse peur aux gens d’imaginer ce que ces groupes hautement exploités pourraient exiger – et les services qu’ils pourraient cesser de fournir – si ces femmes atteignaient un niveau d’organisation suffisant. Cela a toujours été le cas, bien avant l’arrivée d’internet. C’est dans ce contexte que nous devrions interpréter l’actuelle campagne anti-Mumsnet, alors que d’autres réseaux sociaux beaucoup plus offensants sont, étrangement, moins vilipendés.

Bien sûr, vous pouvez être d’accord avec tout cela ou non. Vous pouvez me voir comme une autre maman qui déblatère à propos de choses qu’elle ne comprend pas, alors qu’elle devrait être en train de repasser l’uniforme scolaire des enfants (et vous auriez à demi raison).

Mais voyons les choses d’une autre façon : imaginez que vous mettez en place votre propre communauté, consacrée à des échanges sur la grossesse, l’accouchement et le quotidien des personnes qui ont vécu ces choses. Cela peut se faire sur internet ou d’une autre façon, peu importe. Vous voulez juste créer un endroit où la classe de gens qui vivent la gestation, qui accouchent et qui assurent le gros du travail domestique puisse partager des blagues, des idées, des problèmes et des objectifs politiques, en cherchant la solidarité malgré tout ce qui les divise. Peu importe le nom que vous donnez à ces gens ; vous ne présumez en rien de leurs identités. L’identité n’est pas la raison d’être de cette communauté (et oui, il se peut que vous ne compreniez pas le sens d’un tel espace commun, mais ce n’est pas une raison pour l’empêcher d’exister).

Imaginez maintenant votre groupe cinq ans plus tard. Dix ans plus tard. Soyez honnête. Que diraient les gens à son sujet ? Comment percevraient-ils votre autorité et celle de vos membres ? Auriez-vous vraiment, réellement rompu avec l’image du cercle démoniaque des fileuses, des sorcières, du lieu inquiétant où ces personnes s’assemblent ?

Est-ce que vos expériences et vos souhaits politiques bénéficieraient d’un espace à vos propres conditions ? Arriveriez-vous encore à y conserver la parole ? Et si vous pensez que la réponse est oui, je vous défie de le faire. Je voudrais que cela fonctionne. Mais pendant que nous attendons, le reste d’entre nous devra faire avec ce qui existe maintenant. Suis-je déraisonnable de penser que c’est la moindre des choses à laquelle s’attendre ?

Glosswitch est une mère féministe de trois enfants qui travaille dans le monde des médias.

Version originale : https://www.newstatesman.com/politics/feminism/2018/05/demonisation-mumsnet-just-latest-incarnation-witch-hunting

Traduit par TRADFEM

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