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La pudeur

vendredi 22 janvier 2016, par clas

La pudeur nous est présentée comme étant liée au corps, à la sexualité et à l’éducation. En effet si on consulte différentes définitions qui ont été données de la pudeur, on y retrouve invariablement la référence à la sexualité :

– Larousse 1923 – Sentiment de crainte ou de timidité que font éprouver les choses relatives au sexe : pudeur virginale.

– Robert 1967 – Sentiment de honte, de gêne qu’une personne éprouve à faire, à envisager des choses de nature sexuelle…Gêne qu’éprouve une personne délicate devant ce que sa dignité semble lui interdire. Par ailleurs l’accès à la notion de pudeur fait partie de l’éducation donnée aux enfants, dans leur éveil à leur future vie d’adultes.

En pratique, la notion de pudeur est aussi liée à celle de liberté. Elargi à tous les domaines de l’image qu’on souhaite donner de soi-même, y compris celui des idées, le droit à la pudeur fait plus ou moins consensus : chacun-e s’accorde à reconnaître à tous-tes le droit intangible à un « jardin secret » qu’il-elle souhaite préserver.
Le déni de ce droit humain élémentaire, inscrit au plus profond de chacun-e, est un outil privilégié des régimes totalitaires comme de l’armée, dans une logique d’oppression sur l’individu au travers de son corps. Obsédés de panoptisme, dans le but de dominer leurs « sujets » si possible jusqu’à l’esprit même, ces régimes s’attaquent à l’intégrité corporelle, directement, mais aussi au travers de l’image sociale de soi. Les populations s’y trouvent réduites à des masses indifférenciées.
Les déporté-e-s des camps d’extermination nazis étaient mis à l’extrême bas de l’échelle d’une hiérarchie sociale visant à exclure certaines catégories de la population du droit à l’humanité. La nudité imposée à ces files de déporté-e-s en marche vers la mort avait entre autres objectifs celui de présenter d’eux une image collective, et infantile (dans le sens de non adulte), de soumission absolue à la force implacable du système concentrationnaire.

La réduction du corps à ses fonctions « mécaniques » est l’une des marques d’un état totalitaire. Dans cette conception, la déconsidération de l’individu doit être instillée dans les esprits. La pudeur, le refus de la nudité, deviennent alors suspects et à combattre en tant qu’ils révèlent la réticence de l’individu à faire totalement don de sa personne au système. L’écrivain tchèque Milan Kundera (L’insoutenable légèreté de l’être – 1984), évoque, notamment au travers des relations d’un de ses personnages avec sa mère, comment le système de pensée de type totalitaire soviétique stigmatise toute velléité de pudeur, en l’entachant de suspicion et en insistant sur une soi-disant uniformité de tous les êtres humains. Dans ces régimes, l’humain est réduit à un objet dont les sentiments, entre - autres la pudeur, sont piétinés.

La pudeur est en effet également définie comme un sentiment, donc par nature personnelle, subjective et fluctuante.Elle est néanmoins instrumentalisée à des fins d’oppression, et transformée en concept moral uniforme, niant l’individualité de ce sentiment.

La plupart du temps présentée comme un accord diffus entre tous les individus, la notion de pudeur varie cependant selon les époques et les sociétés. Celles qui n’en ont pas la même conception que les sociétés fortes sont considérées comme « décadentes » ou « sauvages », et la nudité collective, totale ou partielle, réelle ou fantasmée, constitue alors l’un des indices sociaux de « sous-humanité » qui alimentent l’auto-justification morale du colonialisme.

De même que la religion crée l’impie, c’est la pudeur qui crée l’impudeur (voire l’exhibitionnisme…). La pudeur est présentée comme neutre, l’impudeur étant alors forcément négative. La pudeur est la norme ultime.

A la notion de pudeur normative s’est toujours opposé historiquement et culturellement un courant de résistance. Dans notre société où cette pudeur normative vise traditionnellement le corps, ce courant de résistance s’est exprimé et s’exprime encore à travers une réflexion théorique donnant lieu à de nouvelles pratiques sociales, dont le naturisme. Comme la non mixité, le naturisme peut être une étape vers une libre fédération des désirs de chacun-e, par la déconstruction de la norme existante, mais il ne constitue pas en soi une finalité suffisante.

S’il permet une reconstruction de l’individu-e par la réconciliation avec son corps, la fin de sa division entre parties « montrables » et « honteuses », on peut déplorer que sa pratique actuelle soit en deçà de ce qu’on pourrait en espérer, et tende à rester normative vis à vis des personnes et des structures sociales dans lesquelles elles s’inscrivent (famille…). Vis à vis des « habillés », le corps reste « suspect » de sexualité, et chacun-e doit donc en quelque sorte se justifier, plutôt que de construire de nouvelles relations sociales. Les représentations du naturisme restent proches de certaines références tolérables par la société dominante : l’humain en accord avec « la Nature », davantage « bon » que libre.

Dans les sociétés de domination, le corps est en effet suspect en tant qu’il « échappe » à la volonté.

Il possède son évolution propre, grandit, change, vieillit. Et en particulier le corps nu, car on naît et on meurt nu. La nudité nous renvoie donc à notre condition d’être mortels et nous éloigne du divin. Le puritanisme, morale patriarcale fondée sur la « toute puissance » rejette la nudité et la sexualité en tant qu’expression du corps parce qu’il rejette la mort. Afin d’ « être à l’image de Dieu », il convient de nier le corps, de le mortifier. Dans les sociétés puritaines, on cache le corps, surtout s’il apparaît « hors norme » : faible, handicapé ou vieux (ce d’autant plus dans la culture patriarcale, où la sexualité « acceptable » est liée à la reproduction)... Il nous rattache également à notre part animale, poilu –à épiler ! – puant – à désodoriser !- bref satanique. Sa présence devient alors « obscène », c’est à dire « qui n’est pas sur la scène » du socialement acceptable, et n’a pas à être mis en lumière.
Le corps n’est jugé acceptable que s’il est mis en scène dans un rapport de maîtrise, de pouvoir. La notion de pudeur, en tant que contrôle de l’individu au travers de son corps et de l’image de celui-ci, s’affirme comme outil d’oppression, en particulier sur la partie féminine de la population. A l’époque de la mode des corsets, le corps féminin, réduit à un stéréotype, était artificiellement exalté dans ce qui représente sa « féminité » (seins, fessier opulent, taille fine, fragilité) et maltraité, nié, caché.

La société occidentale actuelle est d’une certaine façon de moins en moins pudique : essentiellement dans le domaine de la vie privée qui s’étale, via les médias, volontairement ou non, à la vue de tous. Dans le monde de la publicité, et dans les lieux où on se montre comme les plages, le corps lui même est de plus en plus dénudé. Mais il s’agit dans tous les cas d’une « impudeur » maîtrisée, instrumentalisée, en particulier dans le « publisexisme », qui multiplie la représentation des femmes en situation d’images commerciales, d’objets qui « sexualisent » ce qu’elles touchent. L’objectif de la publicité n’est pas de proposer un autre regard sur soi-même et les autres, mais d’utiliser les images qui seront les plus propices à créer l’envie de consommer. Parfois, la publicité inverse les relations de pouvoir, mais ne les remet jamais en cause.

Présentées en situation de faiblesse, les femmes se voient proposer la solution de la pudeur comme protection (dont l’extrême est le voile dit « islamique » dans sa version la plus aboutie, la burka qui dissimule tout le corps). Ce système fonctionne selon le cercle vicieux de la peur de soi-même et de l’autre : la femme se sentirait physiquement faible vis-à-vis de l’homme, l’homme vis-à-vis de lui-même face à la tentation ; dans cette situation, la force de séduction de la femme réside dans sa faiblesse au « malin », elle est tentatrice. C’est une force viciée par essence ; il convient donc de la cacher.

Alors que chez l’homme c’est sa faiblesse qui serait mauvaise. Sous prétexte de protection des femmes, c’est un modèle de domination qu’on perpétue : l’homme donne le meilleur de lui-même dans le rôle du fort, la femme dans celui de la faible.

Les hommes se trouvent eux-mêmes enfermés dans cette image. La virilité y apparaît comme violente, et le sexe masculin est perçu comme systématiquement agressif.

La pudeur ne protège nullement contre la violence sociale, mais est uniquement un symptôme des angoisses engendrées par le système patriarcal, ainsi que l’expression d’une conception du « désir » comme s’appliquant nécessairement à une personne objet.

Avec la pudeur physique, on assiste à une séparation symbolique entre le corps d’une personne et la personne elle-même : le corps est « inférieur » à l’ « esprit », comme la femme est « inférieure » à l’homme. Le corps est caché, et traité en objet. De ce fait, les sociétés puritaines ont toujours encouragé – et organisé – la prostitution, et les maisons closes.

C’est le corps qui fait scandale, et non la violence qui lui est infligée. Le sein de telle chanteuse entrevu en direct à la télévision soulève davantage de protestations que les violences que nous avons l’habitude de regarder au journal télévisé. Qu’il s’agisse des relations sociales « hommes »-« femmes », adultes-enfants, ou plus généralement entre personnes, la question qui reste centrale est celle des rapports de pouvoir susceptibles de s’établir au sein de la société, intime ou élargie, et de l’absence de respect que ces rapports de pouvoir engendrent.

Historiquement, l’ordre moral, qui inclut la notion d’obscénité du corps, sert d’exutoire à la violence économique et sociale. Il détourne la colère de ses objectifs légitimes (le système d’oppression et ses rouages), pour maintenir les individus dans une agressivité tournée contre eux-mêmes et leurs semblables, qui leur donne une illusion de puissance et de maîtrise.

S’émanciper de la notion de pudeur normative, participe d’une déconstruction sociale, créatrice d’une libération plus générale.

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